Bien sùr ma rose à moi, un passant ordinaire croirai
qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque je l'ai arrosée.Puisque c'est elle que j'ai mise sous son globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par un paravent. Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre ou se vanter ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.
Le petit Prince -St Ex.
"Il était une fois un petit Prince qui vivait sur une planète et qui avait besoin d'un ami."
"Little Prince", c'est ainsi que me surnommait le Père Bernard,
que j'avais rencontré au cours d'une de mes promenades sans but,
à la recherche d'une âme amie.
Il ne m'a pas dessiné de mouton, mais il m'a parlé,
il est devenu mon ami, puis il est parti,
et j'ai cherché ma planète,
je l'ai enfin trouvée,
c'est ici.
lise
Zèphe est maintenant souvent seule, seule dans la rue, seule dans
sa chambre. Parfois, elle parle avec un jeune voisin, Mathieu. Il impressionne Alice, il s’exprime par sons inarticulés, c’est parait-il un langage, mais elle ne le comprend pas. Elle n’aime pas
sa présence, il pousse des cris, parait nerveux, excessif. Elle a demandé à Marie-Josèphe de ne plus l’amener mais sa fille a eu un regard si scandalisé!. Elle a avec lui de longues
conversations, elle le prend gentiment en charge, toujours prête à l’écouter.
* *
Alice passe un jour, en voiture dans une rue voisine, et la
trouve avec des enfants inconnus. Leur jeunesse et leur allure délurée la surprennent. Elle n’est pas habituée à des gamins aussi insolents. Saisie, elle s’arrête “qui est-ce?”- “c’est mes
copains” - “ils sont bien jeunes, ils sont trop petits pour toi” - “mais maman, j’ai bien le droit!”. Le grand mot, “oui, bien sûr, mais tu n’as rien de plus sérieux à
faire?”.
Elle ne veux pas rentrer avec sa mère. Alice n’insiste pas, elle
comprend. Une demi-heure plus tard, elles ont une discussion difficile. Alice doit l’admettre, elle ne peut exiger d’elle de jouer encore devant la maison. Mais à seize ans, faire un concours de
skate avec des gamins de dix! Elle ne connait pas ces enfants là, ils font sans doute partie d’une famille africaine que l’on rencontre dans la rue depuis quelques années. Alice les a remarqués
pour leur comportement extraverti, leurs rires et leurs vêtements colorés. Ils lui ont toujours été plutôt sympathiques. Mais maintenant, elle ressent une certaine inquiétude, inexpliquée. Elle
comprend le besoin d’indépendance de sa fille, mais elle sait aussi les pièges. Trouver le juste milieu, avec Zèphe est difficile. Elle soumet souvent son entourage à une tension très forte.
Surtout ne pas être une mère abusive!
“Il était une fois un petit prince qui habitait une planète à peine plus grande
que lui et qui avait besoin d’un ami” (St Exupery)
Marie-Josèphe éclate en sanglots “Et moi, je n’aurai jamais de chambre !” Sur
Alice, l’effet d’un électrochoc. Elle n’y avait pas pensé, et sa fille n’avait jamais rien demandé. Alice rentre d’un stage, André l’a laissée partir, enfin conscient de son mal de vivre, ne
vo
ulant peut-être plus la retrouver étendue sur un lit, le regard vide, la voix
lointaine.
Elle voudrait un métier à tisser, mais où le mettre? Son atelier est dans le
grenier, étroit et sans lumière On n’a jamais touché à la chambre de Paul, il y monte à chacun de ses passages, mais il y a au sous-sol une pièce inachevée. Elle a été prévue pour le père
d’André, il est mort brusquement l’année précédente et elle est restée en suspens. Alice propose de s’y installer. Les pleurs de Marie-Josèphe la partagent entre le remords et le regret de son
rêve.
Aussitôt, avec son allant habituel, elle entreprend de réaliser le désir de sa
fille. On trouve l’argent, André cherche les ouvriers, on choisit les couleurs. Déjà il faut composer. Elle voudrait des teintes vives. Le père refuse, tout doit être blanc. A tout instant la
situation risque de basculer, les travaux de s’arrêter. Alice essaie de calmer l’un et l’autre et elles ont finalement gain de cause.
A l’automne, Marie-Josèphe a sa chambre. Elle donne sur le jardin,
fraîche l’été, avec une salle de bain attenante, elle en a choisi le carrelage bleu-mauve.
*
*
Alice s’est trouvé, en ville, une petite pièce isolée, haut placée. On l’a très
vite appelée “le pigeonnier”. Enfin de la lumière! Elle va y travailler chaque après-midi. Parfois les filles viennent l’y rejoindre pour un goûter, et ce sont des rires. Marie-Josèphe dessine
dans ses cahiers des maisons hautes et étroites.
C’est une enfant, complexe et grave. Elle s’ouvre avec une certaine passion au
monde et se plonge dans les revues pratiques. Chaque mois, elle fait à sa mère un digest de ses lectures et de
vient leur conseillère en arts ménagers. On prend l’habitude de lui
demander son avis. Elle aime avoir raison et la discussion devient parfois un peu âpre.
Elle s’est accroché trois boucles à l’oreille, anneaux ou fleurs de métal. Elle a
un hamster. Elle l’élève dans sa chambre, mais l’animal meurt vite. Elle rêve d’un chat à elle, elle voudrait aussi une mobylette, les parents tremblent à cette idée et en repoussent l’achat dans
un avenir incertain. Elle a un désir absolu de liberté, à l’âge où l’on n’est encore rien, elle voudrait déjà avoir tout vécu.
************
Marie josephe a dix ans. Depuis des années les filles désirent avoir une chatte.
Leur père ne veut pas : elles sont trop petites, cela coûte trop cher. Certains jours il promet, et Alice voit leurs yeux briller, puis il refuse sans raison et elles partent en larmes dans
leur chambre. Elle lui reproche cette attitude cruelle, mais n’ose transgresser l’interdit, il y a déjà entre eux tant de sujets de friction. Enfin, cet été-là, on leur a donné une
petite siamoise. Elle devient vite une compagne bien élevée, tendre et complice. Personnage important de leur vie, elle passe de bras en bras, de lit en lit. Elle ne supporte pas les éclats de
voix et l’on est parfois obligé de suspendre une dispute, pour rassurer l’animal inquiet, à la voix exigeante. Elle est morte vingt ans après, l’année du drame.
Après sa mort, bribe par bribe, j’ai rassemblé ma mémoire éparse, traquant ses
gestes, ses sourires, ses larmes, ses cris. J’ai remonté le temps, désespérée de voir fuir les souvenirs à peine recréés.
D’un si grand amour je l’ai retenue, embrassée, enlacée, espérant la faire vivre,
la garder près de moi. Je ne pouvais rien pour elle que l’aimer.
Le combat a cessé. Un jour est survenu le silence.
Je m’arrête, je m’assieds, essayant un repos illusoire, la tête toujours à
l’écoute de nos souvenirs, le coeur toujours brisé, la nausée au creux du corps, l’âme désertée, en total désarroi de moi-même, seule, terriblement seule, face au silence des
autres.
Pourquoi elle, cette enfant que je porte toujours en moi? Pourquoi
ça?
Je pense “elle est morte” et mon corps se vide de toute
substance.
Tout ce qu’il me reste d’elle passe par la souffrance. Je la préfère à
l’absence totale, à l’oubli. Je suis, certain jour, une douleur hurlante, je voudrais m’agenouiller devant elle. Je me mets en tas et je pleure, mais aucune larme ne
s’échappent.
Elle m’a beaucoup donné, elle m’a rendue meilleure. Pour aider un être souffrant,
faut-il souffrir autant que lui?
J’ai peur d’oublier son visage. Pour le recréer, je le peins. Toujours elle,
jamais elle.
Et cet état de presque bonheur, il tremble parfois au fond de mes larmes:
“Bientôt je te rejoindrai”.
Mais là-bas, comment nous reconnaîtrons-nous?
Combien de fois t’ai-je appelée dans l’allée, dans la rue “Je t’aime,
Marie-Josèphe, je t’aime”
Combien de fois t’ai-je retrouvée accroupie dans un coin sombre de la maison, ou
le soir dans le jardin? maintenant tu es partout, tu n’es nulle part.
Je te rencontre souvent, adolescente en baskets, un peu voûtée, sac sur l’épaule,
cheveux courts. Tu tournes la tête, ce n’est pas toi.
La ville est émaillée des stations de ton chemin de croix: le mur de l’hôpital
d’où tu as sauté pour t’enfuir, les cliniques, les couloirs blancs, vides, chambres sans âme, ton premier appartement, rue St Hy. En passant, je m’arrête, je cherche ta fenêtre du regard, rien
n’a changé, .....tes petits cafés, la boulangerie et ses croissants. Combien en as-tu mangé dans tes boulimies? Tu téléphonais “maman, j’ai encore bouffé!”. J’ai mis des mois à te croire.
La liste impressionnante de nourriture engloutie me paraissait si impossible. Je m’en suis parfois réjouie. Tu étais si maigre.
Peu à peu, je retrouve tes traces, tes gestes. Souvent, comme toi, je me tiens le
corps à deux bras, l’âme en souffrance. Je roule moi aussi mes cigarettes, j’achète un gâteau chez “Tarte Julie”, je parcours les rues où tu errais “seule, toujours seule maman”, et ce
périmètre autour de ton dernier appart. où je ne peux plus pénétrer, que je ne peux même frôler sans être saisie d’angoisse et fuir pour échapper à ses effluves
insupportables.
De ton image, il ne reste que des photos d’identité, tu ne pouvais y échapper, et
ce travail fait pour les Beaux-Arts, où tu apparais maquillée, tantôt hiératique en noir et bleu, ou riant, louchant, le visage maculé de tâches, ou sombre en rouge et jaune, jamais vraiment toi,
mais toujours ton long cou gracieux, tes grands yeux tristes, tes cheveux si courts. Et ta voix, brisée, voilée, bouleversante, fixée pour quelques années peut-être, sur une
cassette.
Ta chambre est restée identique, le lit en désordre, tes petits objets sur
l’armoire, sur la table , et dans une boite soigneusement rangée, ta collection de chapelets, si patiemment rassemblée. Sans doute les dernières choses auxquelles tu as porté intérêt, tu avais si
peu de désirs.
Tu avais mal dans ton corps, tu avais peur de la vie. Par cette souffrance, tu te
refusais à l’assumer. Tu as brûlé et vécu en dix ans ce que l’on met dans toute une vie, avec des répits et des joies.
Tu refusais ce que tu désirais le plus, la tendresse, les baisers et tu es allée
vers ce qui devait te détruire.
Tu avais une aspiration à la pureté, à la moralité et la découverte de ton moi
aurait été un drame. Tu le fuyais de psychiatre en psychiatre. Il aurait fallu que tu découvres le “moi” des autres, mais aurait-ce été mieux? Tu as rejeté ton corps devenu impur et tu as voulu
le détruire. D’abord la mort de l’âme, puis la mort physique.
Cette impitoyable descente aux enfers.
Cela apparaît comme une évidence cruelle, tu n’avais pas d’autre solution: la
mort.
Mais la question demeure obsédante, quelle brisure a engendré l’imperceptible
faille dans cette enfant fragile au beau regard triste, pour l’entraîner dans une deserrance tragique? Où a commencé cette dérive ?
“L’essentiel est invisible pour les yeux” Le petit Prince, St
Exupery.
- Cette nuit,.... tu sais,....ne viens pas.
- Je ne te quitterai pas.
- j'aurais l'air d'avoir mal.... j'aurais un peu l'air de mourir. C'est comme ça. Ne viens pas voir ça, ce n'est pas la peine.
- Je ne te quitterai pas.
Quelque chose le rassura :
-C'est vrai qu'ils n'ont plus de venin pour la seconde morsure....
Cette nuit-là; je ne le vis pas se mettre en route.
Il s'était évadé sans bruit. Quand je réussis à le rejoindre, il marchait décidé, d'un pas rapide. Il me dit seulement :
- Ah! tu es là....
Et il me prit la main. Mais il se tourmentait encore :
-Tu as eu tort. Tu auras de la peine. J'aurais l'air d'être mort et ce ne sera pas vrai...
Moi je me taisais.
- Tu comprends, c'est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. C'est trop lourd.
Moi je me taisais.
- Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n'st pas triste les vieilles écorces....
Moi je me taisais.
............
Il se tut aussi parce qu'il pleurait....
- C'est là, laisse-moi faire le dernier pas tout seul.
Il s'assit parce qu'il avait peur.
Il dit encore :
- Tu sais ma fleur.... j'en suis responsable ! Elle est tellement faible ! Et elle est tellement naïve ! Elle a quatre épines de rien du tout pour la protéger contre le monde....
Moi je m'assis parce que je ne pouvais plus me tenir debout. Il dit :
- Voilà, c'est tout.....
Il hésita encioe un peu, puis il se releva. Il fit un pas. Mais je ne pouvais pas bouger
Il n'y eut rien qu'un éclair jaune près de sa cheville. Il ne demeura rien qu'un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre.
Il ne fit même pas de bruit, à cause du sable.
Il y aura bientôt vingt ans, Lise m'a quittée.
J'ai créé ce blog il y a trois ans pour lui rendre un peu de vie, je ne pouvais pas vivre sans elle.
Je vous l'ai fait connaître, avec sa sensibilité , son grand talent et son désespoir qui fut immense.
Je pense avoir accompli ce devoir de mémoire qui m'a semblé indispensable, comme le récit de sa vie "LA DESERRANCE" que j'ai écrit après sa mort, sans le publier.
Je crois être maintenant en paix, avec celle qui fut mon "Petit Prince", égaré sur notre planète . Elle a rejoint la sienne, et de là nous observe et nous sourit.
"Je te rejoindrai un jour, ma Lise tant aimée.
Je sais que nous nous retrouverons"
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