LA PETITE FEMME DU CIMETIÈRE
LA PETITE FEMME DU CIMETIÈRE
Elle a apporté une chaise pliante et l’a posée sur la tombe voisine, vide d’occupant. Elle est assise, immobile, le visage tendu, les traits encore gonflés des larmes du matin. Elle semble parler, ses lèvres remuent en silence. Elle a croisé les mains sur ses genoux. Depuis combien de temps est-elle là ainsi recroquevillée? Sur sa tombe, encore brute de ciment, elle a disposé des plantes en po
mt. Elles sont entretenues avec soin, vigoureuses. Elle doit aimer les jardins.
Alice l’observe à la dérobée. Peut-être devrait-elle aller lui parler, mais sa propre douleur est trop forte. La petite femme a tourné la tête et elles se sont saluées avec un sourire réservé, teinté de tristesse
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Le lendemain, elle est là, déjà, s’affairant à arroser et fait un petit signe. C’est elle qui fera le premier pas, quelques jours plus tard. Elles ont parlé, des fleurs, si difficile à protéger de la chaleur de Juillet. Alice remarque le regard noir et un peu rusé de ses yeux en amande. Elle n’est pas jeune, l’âge de son mari révèle le sien. Elle est mince, vêtue de noir, simplement mais avec harmonie.
Puis le besoin de se confier l’ em
Iporte, elle évoque son compagnon absent. “Mon mari, je me sens si perdue sans lui, pensez-donc, madame, il me sortait le travail des mains, il faisait tout pour moi et si gentil. Pour me distraire hier, j’ai entrepris de carreler ma cave, jamais il ne m’aurait laissé faire”. Alice se laisse entraîner à la confidence et parle de sa fille. La petite femme hoche la tête, mais elle écoute à peine, toute à sa solitude qui l’obsède
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Elle habite loin, un de ses voisins, veuf aussi, l’accompagne en voiture. Pendant qu’elle s’affaire, balaie, arrose, il se recueille devant la tombe de sa femme.
C’est un homme réservé et souriant, comme on sourit ici, avec le regard un peu lointain de ceux dont la pensée est ailleurs
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Elle dit, “hier soir
, j’avais fait une bonne soupe, je suis descendue le chercher, vous n’allez pas manger tout seul! Parce que vous savez, Madame, c’est dur d’être seule. Je n’ai pas de famille, pas d’enfant. Nous avions bien des amis, ils m’ont invitée une fois. J’ai bien compris, je les dérangeais. Eux, ils sont en couple, alors moi, je les inquiète. J’ai retrouvé une ancienne collègue, elle m’a dit, il faut que tu te reprennes, tu ne te vois pas, tu as maigri, tu t’habilles triste, tu te négliges“. Alice hoche la tête, semblant donner un signe d’approbation. Pour elle, il est normal d’être triste et seule après une disparition
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Un homme s’affaire devant une tombe, près de l’entrée, Elle est déjà recouverte de marbre beige veiné de gris. Il y a fait inscrire le nom de sa femme, morte il y a quelques mois et au dessous le sien, avec sa
date de naissance. C’est émouvant, on a l’impression qu’il attend peut-être avec impatience, sûrement avec sérénité, de la rejoindre. Il salue Alice au moment où elle est passe. Avec quelques autres personnes, ils sont les seuls à venir ici.
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Au fur et à mesure de leurs visites presque journalières, ils ont échangé quelques mots. Il s’exprime d’une façon simple, son élocution est un peu saccadée. Il a le teint rouge, les traits fatigués. Il a besoin de parler. Il n’est plus très jeune, lui non plus. Un jour, elle le croise extrêmement ému. Un pied de pensées a été arraché dans une de ses coupes. Alice s’arrête par compassion, regarde avec lui l’espace vide laissé par la plante disparue, la terre répandue. Il ne cesse de répéter sur un ton grandiloquent, avec un léger tremblement dans la voix: “ils ont fait ça à ma femme, comment a-t-on pu, lui voler
ses fleurs!”. Alice lui sourit. “Vous la remplacerez, ce n’est peut-être pas très grave”. Il la regarde, blessé “voler une morte!”
Les jours suivants, les yeux en larmes, il raconte encore, elle essaie de l’apaiser, mais il ne veut rien entendre. Il répète toujours la même phrase “ ils ont fait ça à ma femme” d’une voix plaintive et un peu ridicule. Il est allé en parler au gardien.
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Aujourd’hui, il est en grande discussion avec la petite femme. Ils regardent ensemble la tombe, elle sourit, on entend sa voix encourageante. Peut-être le convainc-t-elle de réparer les dégâts, sans plus y attacher d’importance. Il semble plus calme..
Ils saluent Alice et l’ accompagnent. Il dit, hier, “j’ai arrosé vos fleurs”. Elle remercie, un peu contrariée. Il a trop mouillé, et puis elle veut être seule à s’en occuper. Elle ne fait pas de remarque, pour ne pas le peiner, il a besoin d’être utile.
Il parle abondamment de sa femme, si gentille, si douce. I
l n’a pas d’enfant. Il a un visage fragile, en parlant d’elle son dos se voûte, sa tenue est un peu négligée.
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Pendant tout cet été de souffrance, elle les croise, ils sont parfois seuls, parfois s’accompagnent. La petite femme a fait recouvrir sa tombe de marbre rose et gris, l’a décorée d’oiseaux en céramiques, de déclarations tendres assurant le disparu de son affectation éternelle. “Mon mari aimait bien les petits objets, alors je lui en apporte”.
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Pendant l’hiver, les visites se sont faites rares et rapides, juste pour assurer les absents de leurs pensées fidèles, ne pas paraître les abandonner.
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Au printemps, sur la pierre blanche de sa fille, elle est venue apporter de grands bouquets de fleurs pâles. Ils sont là, l’homme et la petite femme. Leur présence est simple et apaisante. Ils repartent ensemble. C’est lui qui l’amène en voiture. Elle semble s’être désintéressée de l’autre veuf. Il vient maintenant seul, toujours discret. Il salue avec un sourire timide, un peu désabusé.
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Alice s’arrête, surprise, la tombe de l’homme est dépouillée, vide, brute. L’enlèvement de la dalle a laissé des cicatrices sur le ciment Qu’est devenu le cercueil? Elle s’émeut de cette disparition et jette alentour un regard circulaire et un peu désorienté. Les coupes de marbre beige, aux lettres de la morte, sont maintenant sur la tombe rose et grise. Mais cette femme désirait-elle être couchée aux côtés d’un homme dont elle
ignore tout, même pour son dernier sommeil, même devenue insensible et aveugle.
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Alice les aperçit, marchant l’un près de l’autre, se tenant par la main, avec une complicité un peu enfantine. Cette naïveté la fait un peu sourire et l’attendrit. Après tout c’est peut-être mieux ainsi. Ils ne sont plus jeunes, à cet âge, on n’a plus le temps d’attendre le bonheur.
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Le nom de l’épouse est venu rejoindre celui du mari sur la tombe rose. Alice en est soulagée, elle a de nouveau une existence, même virtuelle.
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Ils sont arrivés, comme d’habitude, main dans la main et n’ont pas tourné la tête de son côté. Elle voudrait leur sourire, leur dire sa compréhension, mais ils semblent gênés.
Après plusieurs semaines, elle est parvenue à leur adresser un sourire amical et un bonjour plus sonore qu’elle ne l’aurait fait autrefois. ils ont semblé soulagés, mais ne se sont plus jamais arrêtés pour lui parler, évitant toujours son regard.
Leur tombe commune est entretenue avec soin, même avec une certaine tendresse. Leurs mai
tns se rejoignent pour planter, arroser. A chacune de ses visites, Alice a un regard de ce côté et va parfois relire les deux noms, un peu incongrûment réunis.
La petite femme a grossi, lui aussi, sa tenue est plus élégante, il a repris une certaine assurance. Il émane d’eux un bonheur sans histoire.
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Au fil des années, les deux veufs reviennent fidèlement sur le lieu de leur rencontre. Ils ont trouvé une autre raison d’être ****************
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